Béatrice Neirinckx : « L’homme finit par s’empoisonner lui-même ! »

C-Rex, Renata, Pfando sont de drôles de lézards. Gigantesques et multicolores, ils se baladent sur les montagnes de l’île sœur. Béatrice Neirinckx, belge de naissance, vit à St Joseph, la pointe la plus au sud de La Réunion, son "île d’adoption". Avec son mari, Michel Labat, ils forment un duo d’artistes atypiques et attachants. Dans leur maison transformée en atelier ("il prend presque toute la place"), ils conçoivent des œuvres hors-normes conçues à partir de déchets. Une pratique originale aux retombées positives dans le débat citoyen. Avant leur participation à Porlwi by Nature, rencontre avec Béatrice Neirinckx, artiste engagée.

Béatrice Neirinckx, vous êtes une adepte du land art, un art utilisant le cadre et les matériaux de la nature. Les déchets sont devenus la matière première de vos œuvres. D’où vous est venue cette passion pour la récupération ?

Le land art est ma pratique favorite. Par lui, je voulais sensibiliser aux beautés de la Nature et à sa fragilité. Cependant, pour réaliser mes installations, je devais de plus en plus nettoyer les sites. À force, j’ai pensé que les "petites fleurs", c’était trop gentil et qu’il fallait "frapper" plus fort. J’ai décidé d’utiliser les déchets pour mes créations. La découverte des multiples qualités des canettes en a fait ma matière à réflexion favorite. De plus, il y a tellement de gaspillage que je trouve absurde de gaspiller plus. Les déchets m’apportent quasiment tout ce dont je peux avoir besoin : c’est un beau défi à chaque création.

L'artiste brésilien Vik Muniz met en valeur l’homme à travers les déchets, une démarche rendue célèbre dans le documentaire Waste Land (2010). Dans vos œuvres, l’homme est absent. On y retrouve des espèces endémiques. Une démarche volontaire ?

D’abord, j’admire beaucoup Vik Muniz : c’est un modèle dans ses motivations. Certes, l’humain est absent de mes créations, mais il est toujours sous-entendu. De deux manière : négativement car c’est lui - enfin pas tout le monde loin de là ! -, qui est le responsable de tous ces déchets abandonnés dans la nature. Mais aussi de façon positive car en agissant pour sauver la planète, c’est en réalité l’humanité entière qu’on veut sauver.

Vos œuvres sont-elles une réponse à ce qui se passe à La Réunion particulièrement ?

Bien sûr, la Réunion est très touchée par les problèmes de déchets mais comme tant d’autres endroits dans le monde. J’ai vécu mes 20 premières années en Belgique. C’est un pays modèle qui a peut-être 30 ou 40 ans d’avance en matière de gestion des déchets. Mon éducation m’incite probablement à transmettre mes valeurs écologiques dans mon île d’adoption… et partout ailleurs où c’est nécessaire.

D’ailleurs, comment se porte La Réunion au niveau écologique ?

Il y a le meilleur et le pire, mais le problème est à la fois politique et financier. Souvent, il faut chercher la solution la moins mauvaise en tenant compte des spécificités des lieux. Par exemple, pour les déchets, entre l’enfouissement, la crémation… il n’y a pas de bonne solution. Ici, la très grande majorité des habitants vont faire leurs courses dans les grandes surfaces qui sont les pires génératrices de déchets. On peut cependant constater une amélioration des comportements. Il y a à peine 20 ans, les ravines servaient encore de décharges publiques…

Constatez-vous une différence avec l’île Maurice ?

Question difficile ! Nous ne connaissons pas encore assez bien Maurice pour répondre précisément. Le simple constat de ce que nous avons vu est qu’à Maurice, il y a plus de déchets abandonnés qu’à la Réunion. Cependant, nous avons été agréablement surpris en allant à Rodrigues l’an dernier : l’usage des sacs plastiques y est interdit depuis longtemps (NDLR : Interdit à Rodrigues depuis 2014 et à Maurice depuis 2016). Cela fait partie des bonnes réponses au problème des déchets. Les solutions ne sont donc pas obligatoirement économiques. Il faut des volontés politiques fortes.

Comment les réunionnais réagissent à vos œuvres ? Sensibiliser, est-ce le but de votre démarche ?

Nos œuvres sont d’abord artistiques et le public nous montre bien qu’il apprécie. Mais elles veulent aussi, et même surtout, transmettre des messages environnementaux et humanistes. Il est difficile de quantifier leur impact mais on constate que beaucoup de nos "spots" de ramassage sont de moins en moins "fournis". Pour quelles raisons, nous ne savons pas. Peut-être un peu grâce à C-Rex, Pfando (NDLR : C-Rex est un caméléon géant de 26 mètres de long, et Pfando, un gecko de Manapany de 6,5 mètres de long, deux œuvres de l’artiste), et les autres, mais c’est probablement parce qu’il est plus difficile de salir un lieu propre qu’un lieu déjà rempli d’immondices. D’où l’importance du ramassage. Il y a beaucoup d’associations qui œuvrent en ce sens. Je citerai juste un ami, Thierry Peres, qui organise régulièrement des nettoyages au Cap La Houssaye au bord de l’eau, mais aussi dans l’eau, car il faut avoir conscience que les déchets abandonnés sur l’île finissent quasiment tous en mer, avec les conséquences sur la faune marine que l’on connaît. Étant en bout de chaîne alimentaire, l’homme finit par s’empoisonner lui-même ! Au passage je tiens à préciser quelque chose de très important pour nous : nous ne sommes ni parfaits ni même exemplaires au niveau écologique. Notre mode de vie, même si nous essayons de limiter notre empreinte écologique, nous place parmi les plus gros pollueurs comme, par exemple, les déplacements en avion, notre voiture…

Vous dites que votre "objectif principal est de pousser les pouvoirs publics à prendre des décisions politiques fortes".

En effet, nous militons depuis longtemps dans ce sens. Notamment pour instaurer les consignes sur tous les contenants : comme en Allemagne où les canettes et les bouteilles de verre et en plastique sont consignées 0,25 € ! A ce prix-là, on préfère garder que jeter. C’est d’ailleurs l’origine du nom de notre gecko : Pfando, car en allemand, "pfand" signifie "consigne". Nous étions d’ailleurs à Berlin au moment de la finale de la dernière coupe du monde de football. Avec les consignes, nous ne trouvions que très peu de canettes, seulement les rares non consignées ou celles qui étaient trop abîmées pour passer dans la machine. Mais le soir de la finale, ce fût le jackpot ! Des centaines, et encore, nous ne prenions que les abimées, laissant aux nombreux ramasseurs "professionnels" celles qui pouvaient être revendues. C’était complètement décalé, c’était super !

Vos œuvres sont de plus en plus éphémères. Elles reviennent ensuite à leur état naturel ou sont parfois exposées ?

Les œuvres ne sont pas éphémères. Ce sont les expositions qui le sont. Nous aimons l’idée de les montrer un temps mais de rendre au site son aspect d’origine, sans aucune dégradation. Il serait insupportable pour nous d’imposer de façon définitive une de nos œuvres sur un beau bâtiment patrimonial ou dans un beau panorama. Et puis, c’est l’avantage de notre travail par rapport, par exemple, aux graphes : on peut changer facilement de lieu d’exposition. La même œuvre peut "habiller" provisoirement 10 ou 20 lieux différents avec seulement le temps de l’installer et la retirer. En revanche, l’exposition dégradent les œuvres. Les canettes ternissent et certaines couleurs disparaissent progressivement. Mais c’est quelque chose que nous acceptons. Elles n’ont plus la même beauté éclatante mais elles restent belles comme une personne âgée qui n’a plus l’éclat de ses 20 ans.

D’ailleurs, combien de temps travaillez-vous sur une œuvre ?

C’est long, parfois même très long. Par exemple, la deuxième version de C-Rex, notre caméléon de 26 mètres, a demandé 9 mois d’agrafage, sans compter le temps de ramassage, de découpage des canettes... D’ailleurs, lorsqu’il a été fini, j’ai fait une petite dépression, comme une dépression post-partum (NDLR : dépression après un accouchement) !

Vous participez au festival Porlwi by Nature avec l’installation Z’endémik, des œuvres pixelisées en canettes. Racontez-nous.

Au départ, il y a eu Pfando. Il a été créé dans la foulée de la première version de C-Rex. On voulait tester une méthode totalement différente. L’idée d’un animal endémique de la Réunion a été évidente. Bien sûr le gecko vert de Manapany l’a été tout autant, avec un territoire d'endémisme de 10km² essentiellement sur Saint-Joseph. Nous voulions faire d’autres endémiques et l’appel à projet de Porlwi a été une belle opportunité. Nous avons voulu montrer le cousinage entre nos îles : le foudi, endémique exclusif de Maurice, qui est cousin de notre cardinal et le phorbanta (phalanta à Maurice) qui est endémique des deux îles. Nous continuerons probablement la série, peut-être avec des endémiques d’autres îles de l’océan Indien.

Allez-vous utiliser des canettes mauriciennes ?

Bien sûr ! À Maurice, il y en a des "précieuses" pour nous. Par exemple, il aurait été impossible de faire Pfando sans des canettes qu’on ne trouve qu’à Maurice et qui décolorent en un magnifique bleu turquoise. Nous n’allons pas citer de marques ici, mais il y a au moins cinq variétés de canettes qui sont uniques pour nous et que nous ramenons dans nos bagages !

Parlez-nous du "grand voyage des caméléons" ?

C’est notre prochain gros projet, un tour du monde en une quinzaine d’étapes. L’idée initiale prévoyait ce voyage avec C-Rex, et Renata qui est encore dans les cartons. Il s’oriente plutôt vers la création sur place d’œuvres de type "endémik" avec les matériaux trouvés sur place. Chaque étape, se déroulerait dans un site inscrit sur la liste du Patrimoine Mondial de l’UNESCO, et ferait l’objet d’un reportage télé. Les sites seront choisis en fonction de leur variété, de la répartition géographique et des problèmes environnementaux et humanistes pouvant être évoqués. L’Aapravasi Ghat à Port-Louis pourrait faire partie du projet.  

Un mot, pour conclure, sur le festival Porlwi et le thème de cette année : Nature.

C’est un sujet qui nous tient particulièrement à cœur : c’était le thème idéal pour nous. L’organisation du festival est impressionnante et ce que l’on en a vu sur internet est très réussi : nous avons hâte d’y être !

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