Oliver Fanfan : « Nous construisons un monde idéal »

Il y a deux ans, Oliver Fanfan a aidé à fonder un jardin communautaire dans un terrain vague du Dockers Village de Baie de Tombeau. Ce quartier très défavorisé est devenu un modèle communautaire pour toute une île. Ce grand potager, autogéré par des habitants du village, joue un rôle remarquable dans le lien social entre les citoyens. « Nous voulons faire quelque chose qui a du sens, que les planteurs deviennent les héros du XXIe siècle. Ils le sont déjà dans leur quartier ! » nous racontent Oliver Fanfan et Cloé Chavry (respectivement avec le médaillon et au centre sur la photo) animés d’une flamme réjouissante et de grandes ambitions pour leur projet Island Bio. Dans ce jardin communautaire, la vie est faite de partage et de rencontres. Assis sur des rondins de bois, à l’ombre d’un arbuste, on discute, on se repose, on observe. Une communauté d’habitants du quartier devenus experts en permaculture vit ici au quotidien, et dort même parfois sur place. Le Porlwi Blog s’est pris du virus de l’agro écologie avec Oliver Fanfan. Rencontre.

Oliver Fanfan, racontez-nous l’histoire du jardin de Baie de Tombeau.

Le projet a mûri dans ma tête depuis quelques années. En travaillant avec différentes ONG lors de mon passage à la COI (Commission de l’Océan Indien), j’ai constaté que certains projets manquaient de vision sur le long terme. Etant végétarien, j’étais par exemple très sensible au taux de pesticide, souvent très élevé, présent dans les produits à Maurice. Un taux qui a augmenté de 10% durant les quatre dernières années. On utilise trop souvent les produits chimiques de manières préventives et non raisonnées. J’ai donc eu cette idée de potager communautaire avec des produits sains et naturels, sans pesticide, mais il me fallait trouver le site. J’ai rencontré des gens formidables, notamment Yannick François à Baie du Tombeau. Il plantait des fines herbes dans un terrain vague du Dockers Village. Avec lui, et d’autres habitants du quartier qui nous ont rejoint, nous avons lancé il y a deux ans ce jardin de permaculture où l’on pratique l’agro écologie. On a grandi ensemble. Aujourd’hui, le jardin de Baie du Tombeau est devenu très populaire à l’île Maurice. L’écho est même international. Dernièrement, nous avons eu la visite d’une chaîne scandinave ! Des touristes viennent de plus en plus. Ce jardin inspire les gens.

Tout le monde peut-il venir y planter ses fruits et légumes ?

Le jardin est un lieu de rencontres où se tissent des liens sociaux. Chacun peut participer. Il n’y a cependant pas de bénévoles car les gens ont besoin d’argent. Il y a une équipe d’une dizaine de personnes, tous issus du quartier et qui sont parfois d’anciens prisonniers. Ils organisent et gèrent le jardin via leur coopérative Twelth Star. Au lieu de traîner dans la rue, cette coopérative leur offre la possibilité de gagner un peu d’argent et de participer à un projet collectif. Chacun a un rôle à jouer dans le jardin. On construit un monde idéal, tout en étant conscient de la responsabilité que l’on a.

Le jardin est d’ailleurs très impliqué dans la communauté. Quel impact a-t-il dans le quartier ?

Les membres du Twelth Star organisent souvent des levées de fonds, des journées familiales, même des concerts. Une partie des profits est réutilisée pour des actions sociales. Récemment, nous avons organisé un déjeuner pour 300 enfants de l’école de la Cité Longère qui accueille beaucoup d’élèves en échec scolaire. On souhaite aider l’école. On distribue aux enfants des jouets et de la nourriture. L’impact est positif. C’est le résultat quand les gens s’unissent pour une cause : des initiatives fleurissent.

Avec le jardin, les gens du quartier sont-ils de plus en plus sensibles aux produits sains ?

C’est un espace de vie où les gens se rencontrent. Le jardin a eu un impact éducatif. Notre équipe a aujourd’hui un certain savoir-faire grâce aux formations et aux suivis organisés notamment avec l’Institut Bon Pasteur. Ils deviennent des experts et forment à leur tour les gens qui viennent participer au potager. Cette connaissance est partagée de manière collégiale dans la communauté. Les gens du quartier sont aujourd’hui davantage au courant des vertus de certains fruits et légumes, mais aussi des plantes médicinales. Notre démarche a été attestée par des économistes et des anthropologues. Au final, on a recréé une dynamique économique dans le quartier, et on encourage les gens à entreprendre, à jouer un rôle citoyen. L’impact au niveau de la santé est encore inconnu mais nous travaillons à démontrer les conséquences positives sur la santé des habitants du quartier.

Vos produits sont certifiés Bio ?

Nous n’avons pas le droit d’utiliser le mot Bio. Le terme est protégé, il faut payer très cher. Nous, on parle de fruits et légumes 100% naturels sur notre pancarte. Les tests pour certifier la qualité de nos produits sont eux aussi très chers. Le laboratoire QuantiLab nous sponsorise et nous a permis de certifier que notre jardin n’utilisait aucun pesticide.

Que proposez-vous dans ce potager ?

Dans le jardin, on cultive un peu de tout, des fruits, des légumes, des herbes, du miel même. Nous avons 16 ruches. On n’utilise bien sûr aucun pesticide, et beaucoup de colonies sauvages viennent. Elle se nourrissent elles-mêmes, sans sucre ajouté. Tout le miel a été vendu l’année dernière sans aucun marketing. Il reste encore beaucoup d’espace à développer dans le jardin. On prend notre temps. Les choses avancent doucement. La dernière nouveauté, c’est la création d’une nurserie. Au final, on peut proposer des produits dignes du Bio à des prix qui n’ont rien à voir avec le Bio qu’on voit en supermarché. Les gens du quartier y ont accès grâce aux prix bas. Il se crée ici une mixité sociale entre les habitants des Dockers et les gens plus aisés de la région qui viennent faire leur marché dans le jardin.

Vous avez créé la structure Island Bio. Une structure à la vision citoyenne et ambitieuse.

Au lancement du jardin de Baie de Tombeau, j’ai lancé Island Bio qui gère aujourd’hui trois jardins supplémentaires à Chamarel, Cité la Cure et Dubreuil. Le modèle est le même que le premier jardin. Island Bio fait de son mieux pour offrir les moyens aux jardins de se développer, du financement à la formation indispensable des planteurs. On ne devient pas agriculteur biologique en un jour. Cela demande du temps. Dans la permaculture, les gens ne sont pas assez formés et peu experts. L’agriculteur mauricien souffre d’une image négative. Son métier a été dévalorisé. L’âge moyen de l’agriculteur à Maurice est d’environ 67 ans. Ici, dans nos jardins, il est d’environ 30 ans. Nous sommes deux fois plus jeunes. Avec Island Bio, nous essayons d’assurer la relève de demain avec des jeunes, responsables et formés. Nous sommes en train de faire le rebranding de l’agriculteur !

La manière de manger du citoyen mauricien va-t-elle évoluer ?

Les mauriciens sont de plus en plus sensibles au Bio. Ils savent l’impact que cela peut avoir sur leur santé. Mais aujourd’hui, le Bio est cher et souvent inaccessible pour les plus pauvres. Que la santé dépende du portefeuille, ce n’est pas normal. Les statistiques le prouvent. A Maurice, les personnes considérées pauvres sont davantage touchées par le cancer. Il y aussi moins d’éducation. Au final, les gens défavorisés ont moins accès à la qualité.

D’où votre vision de multiplier les jardins communautaires sur l’île ?

Mon rêve est d’ouvrir 20 jardins inspirés du jardin des Dockers. On espère alors pouvoir produire 1% des besoins alimentaires sur l’île. Cela changerait beaucoup de choses, sans avoir besoin de publicité car le bouche à oreilles entre la communauté ferait son travail. On pourrait alors rêver d’avoir un impact positif sur la manière de manger à Maurice et donc sur la santé, grâce aux tonnes de légumes qui seraient injectées à des prix abordables. C’est un rêve réalisable. Les gens y croient. Le Ministère de l’Agriculture nous a donné 100 plantes et nous sommes en train de mettre en place un programme éducatif pour sensibiliser les jeunes à la biodiversité avec le Global Youth Biodiversity Network (GYBN). C’est la réponse à tout. Si tu respectes le principe de biodiversité, si tu préserves toutes les espèces, les choses iront beaucoup mieux !

Des jardins communautaires à Port-Louis, en plein centre-ville, est-ce possible ?

Oui, nous travaillons avec le PLDI (Port-Louis Development Authority) pour faire du roof top gardening. On espère commencer en 2018. Selon le PLDI, implanter des jardins communautaires sur les toits - seuls endroits où il y a de l’espace en centre-ville - permettrait d’économiser 315 millions de roupies par an. L’objectif est que la ville devienne autosuffisante. Ce n’est pas utopiste. On va commencer par un premier test. L’idée est géniale et cela marche très bien dans d’autres villes étrangères, mais il ne faudra pas négliger le côté social et la formation. Un jardin communautaire ce n’est pas chacun pour soi mais chacun pour l’autre.

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