Vincent Florens : « L’île Maurice est un laboratoire pour le monde »

« Trochetia boutoniana est un bel arbre endémique que l’on trouve dans la nature uniquement sur la montagne du Morne. Son nom vient du botaniste mauricien né à Port-Louis, Louis Bouton. » Il en faut peu à Vincent Florens pour être heureux. Il faut des arbres. Sur le parvis de l’Université de Maurice, en contemplant cet arbuste qui fait de la résistance au cœur d’un environnement bétonné, Vincent Florens s’évade. La fleur du Trochetia boutoniana, appelée boucle d’oreille, est l’emblème floral national de Maurice depuis 1992. Biologiste de la conservation et spécialiste de l’étude de la biodiversité sur la région des Mascareignes, Vincent Florens, qui travaille à l’Université de Maurice depuis 17 ans, est aujourd’hui professeur agrégé en écologie. Il quitte son bureau du 5e étage du NAC (New Academic Complex) pour se confier, sans retenue et avec conviction, au Porlwi Blog.

Vincent Florens, comment se porte la nature mauricienne ?

Pas très bien ! Je travaille dans un des pays les plus détruits écologiquement au monde, malgré le fait que nous soyons l’un des derniers pays colonisés. L’homme a presque tout éliminé à une vitesse phénoménale. Il ne subsiste qu’environ 3% de nos habitats et forêts indigènes (NDLR : se dit des espèces natives d’une région déterminée, en l’occurrence Maurice).

La biodiversité de notre île est-elle menacée ?

Certainement, et sa conservation est primordiale. La nature en générale est composée d’une multitude d’espèces qui interagissent entre elles. Il faut tout faire pour préserver ces interactions. Même un petit insecte a son rôle à jouer. On ne réalise pas l’importance des insectes dans le développement d’une plante ou d’un fruit par exemple. Un pesticide va détruire la biodiversité. La façon dont nous traitons l’environnement provoque un dérèglement. Aujourd’hui, l’état du pays fait que l’île Maurice est devenue un laboratoire pour le monde. La situation de l’île est en effet un exemple concret de ce qui attend beaucoup de pays dans le monde.

L’île Maurice d’avant c’était comment ?

Avant, l’île était recouverte quasi intégralement de forêts et de savanes arborées jusqu’à la mer. Les tortues, en grand nombre, permettaient de créer des ouvertures naturelles dans cette végétation très dense. Les parties non arborées étaient le plus souvent des marécages.

Que reste-t-il de cette époque ?

Les hommes ont construit sur ces marécages et la végétation a été quasi intégralement éliminée. Il reste cependant des exemples assez remarquables de forêts endémiques, comme celles de Brise Fer et de Macchabé, situées dans le Parc National de Rivière Noire. Fait peu connu, elles ont la particularité de compter parmi les forêts les plus denses au monde. Il y aussi le sommet du Pouce qui est très préservé, ou encore, plus au sud, la vallée de Ferney, le flanc Est du Mont Camizard ou encore Bel Ombre.

Que faut-il faire pour éviter que la situation ne se dégrade davantage ?

Il faut restaurer. Sur les 68 dernières années, nous avons perdu la moitié des grands arbres, même dans les zones protégées, principalement par la faute des espèces envahissantes, tel le goyavier de Chine. Nos forêts dépérissent. Il y a quelques sites de restauration, notamment depuis les années 60 dans la réserve naturelle de Perrier, depuis la fin des années 80 à Brise Fer, et aujourd’hui dans le Parc National. Enlever les mauvaises herbes, les plantes exotiques comme les goyaviers ou les poivriers marrons, c’est la manière la plus judicieuse de restaurer et de préserver notre écosystème. Nos forêts indigènes sont parmi les plus envahies au monde. Les filaos aussi sont une aberration. Ces arbres plantés en masse sur nos côtes sont des ennemis de l’environnement, ils facilitent notamment l’érosion de nos plages. Dans les zones côtières fragiles, il serait judicieux de les supprimer et de les remplacer par des arbres et plantes indigènes ou endémiques comme les veloutiers, les bois matelot, les lataniers bleus. D’un point de vue esthétique, cela permettrait aussi à nos côtes d’avoir un véritable cachet, typiquement mauricien, différent des autres pays.

Vous avez mené des études sur les chauves-souris frugivores de Maurice. Leur rôle reste essentiel dites-vous ?

Le côté néfaste de la chauve-souris est largement exagéré. Plusieurs espèces introduites tel le rat, le condé ou la petite cateau font collectivement plus de dégâts, détruisant plus de fruits. Le rôle écologique de la chauve-souris est essentiel pour la biodiversité de nos forêts indigènes. Cet animal est nécessaire à la reproduction adéquate donc, à terme, à la survie de nombreuses plantes, surtout celles de haute futaie. Ces grands arbres sont écologiquement très importants car ils sont structurants, c’est-à-dire qu’ils impriment aux forêts un microclimat particulier, essentiel à la survie de la plupart des espèces vivant dans ces milieux, y compris la faune ou encore les épiphytes telles les fougères ou orchidées qui leurs poussent dessus. La chauve-souris permet la pollinisation mais surtout la dissémination de graines pour au moins 43 espèces de plantes indigènes ou endémiques à Maurice ! Ces 43 espèces, c’est aussi, en terme d’individus, un arbre sur deux dans ces forêts qui dépend donc de la chauve-souris pour sa survie à terme. Son rôle écologique a d’ailleurs été augmenté depuis l’extinction des deux autres chauves-souris frugivores ainsi que des tortues et du dodo, des espèces aux vertus similaires.

Direction le bitume de notre capitale. Port-Louis ne laisse que peu d’espaces à la nature.

À Port-Louis, un retour à plus de nature serait une formidable bouffée d’oxygène. Les gens sont stressés. L’homme a besoin de la nature pour trouver son équilibre. Le style de développement actuel fait plus de mal que de bien. La nature est souvent vue comme indésirable alors on bétonne à tout va sans suffisamment penser aux conséquences. Cette tendance à éliminer la nature a favorisé d’autres loisirs, moins sains. En s’isolant de la nature, le premier perdant, c’est l’homme. Se promener dans la nature est un loisir sain que l’on a tendance à oublier.

Le modèle à suivre, me dites-vous, viendrait des pays nordiques en Europe. Expliquez-nous.

J’ai passé quelques temps en Norvège, un pays extraordinaire. Là-bas, la nature a toute sa place dans les villes et dans la vie des hommes. Ils la valorisent, elle est omniprésente dans la vie de tous les jours, même en centre-ville. Les habitants sont en permanence connectés à la nature tout en vivant dans un cadre moderne à la pointe de la technologie. Le week-end, les norvégiens aiment partir en forêt se balader, c’est une habitude. Tout est propre, les gens respectent la nature, ne jettent aucun papier par terre. Un constat qui est loin d’être le même à Maurice. La vision de Pierre Baissac, d’ouvrir Port-Louis aux montagnes avoisinantes, va dans ce sens de reconnecter l’homme à la nature. C’est naturel. C’est une belle vision.

Constatez-vous une évolution des mentalités à Maurice ?

Il y a quelques signes encourageants. A l’époque où je travaillais à la Mauritian Wildlife Foundation dans les années 90, j’étais le seul mauricien de métier parmi des douzaines d’étrangers ! 20 ans plus tard je constate qu’il y a beaucoup de mauriciens spécialistes dans ce domaine. Je retrouve mes ex-étudiants dans des postes clés, à travailler sur la restauration et la conservation à travers l’île, et parfois aussi à l’étranger. Mes élèves semblent davantage engagés. Ils ont des convictions fortes, c’est indispensable car notre métier est aussi un combat pour changer les mentalités. Notre travail consiste essentiellement à contribuer à réparer les dégâts excessifs des hommes sur la nature et la biodiversité, sur laquelle nous dépendons au final, directement ou pas.

Pensez-vous que le festival Porlwi by Nature* aura un rôle particulier à jouer dans cette prise de conscience collective ?

Certainement. Déjà la démarche est extraordinaire. Elle est idéale pour rappeler des choses simples, trop facilement oubliées. Porlwi by Nature* pourra montrer de manière ludique et éducative les bienfaits de la nature et la spécificité exceptionnelle de la nature mauricienne. Notre nature est riche, mais fragile, elle doit concerner tout le monde. Astrid Dalais (NDLR : co-fondatrice du festival) m’a détaillé chaque initiative. Celle d’encourager les jeunes mauriciens à planter des arbres, notamment autour de la Citadelle, est formidable. C’est un geste citoyen fort. Une nature en bonne santé c’est aussi une protection contre les inondations, les sécheresses, les feux, la pollution... Gardons en tête que l’île Maurice est un petit bocal fragile, il faut en prendre soin.

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