Intégrer Port-Louis au cœur d’un parc national, à l’image de Cape Town

Ecoutez Pierre Baissac. L’ancien directeur de la Mauritian Wildlife Foundation (MWF) et actuel président de la Royal Society of Arts and Sciences est un homme d’expérience, habité par une passion contagieuse pour la nature. Biologiste marin de formation puis consultant en écologie au sens large (via sa société Diospyros Ltd), Pierre Baissac mène un combat quotidien pour protéger, préserver ou ressusciter la nature telle qu’elle était par le passé. Le passé ? L'île Maurice était peuplée d’une végétation abondante et dense sur tout son territoire jusqu’à la mer. C’était avant la période de colonisation, d’agriculture et d’industrialisation. Aujourd’hui ? Les forêts ont disparu. La faune et la flore mauricienne, écosystème naturellement luxuriant, sont menacées d’extinction. Il est nécessaire d’agir et certaines initiatives vont dans le bon sens. Pierre Baissac, derrière son petit bureau de sa maison à Vacoas, se confie au Porlwi Blog, avant sa participation à Porlwi by Nature*. Il revient sur ses plus beaux projets et son souhait d’un Port-Louis connecté aux montagnes avoisinantes, sur le modèle de sa ville d’étude, Cape Town.

Vous êtes revenu vivre à Maurice en 1994 pour travailler à la Mauritian Wildlife Foundation après une longue expérience en Afrique du Sud. En quoi Cape Town a été une source d’inspiration ?

Il y a une vingtaine d’années, la belle ville de Cape Town, où j’ai fait mes études de biologie, a eu l’idée de relier son centre à sa réserve naturelle environnante. La ville est devenue le cœur d’un parc national magnifique : le Table Mountain National Park. Une initiative qui a changé en profondeur le mode de vie à Cape Town, son tourisme et son image à l’international. En revenant vivre à Maurice, j’ai eu une prise de conscience, les gens avaient une perception lointaine de l’engagement. J’avais passé une vingtaine d’années en Afrique du Sud. Il fallait agir pour mon pays dont la philosophie était assez éloignée des problématiques écologiques. Il fallait avoir un impact positif.

Quels ont été vos plus grands accomplissements depuis ce retour ?

Il y a deux grands projets dont je suis pleinement satisfait : la restauration d’une réserve naturelle à Rodrigues et celle de l’île aux Aigrettes à Maurice. Deux projets financés par des apports internationaux. Ils ont été menés à bien en 5 ans, soit dans le temps imparti par les bailleurs de fonds, ce qui est très rare. Pour l’île aux Aigrettes, il a fallu restaurer un environnement complètement dégradé. Le site a atteint une reconnaissance internationale et notre travail a été cité dans un rapport de la banque mondiale. Mais mon souhait ultime était que quelqu’un vienne à Maurice spécialement pour voir l’île aux Aigrettes. Ce fut le cas en 2004 avec la visite d’un groupe australien. Mon objectif était atteint !

Justement racontez-nous ce que vous avez réalisé sur l’île aux Aigrettes devenue aujourd’hui un spot d’écotourisme majeur de Maurice.

Je voulais que le public mauricien prenne conscience et soit transporté dans un autre monde, dans l’un des derniers vestiges des forêts historiques. Pour ce faire, nous avons développé le projet d’écotourisme selon des critères et des codes de conduite très strictes. On a fait plusieurs parcours avec un impact minimal sur l’environnement. Mais avant d’y arriver, c’était un challenge, cette île était en souffrance. Quand on fait une restauration on ne fait pas que replanter, on essaie de recréer tout un écosystème. Il a fallu mettre en place une structure, se documenter, défricher la végétation sauvage, supprimer les envahisseurs, réimplanter des espèces endémiques (NDLR : espèces que l’on retrouve uniquement à Maurice) et indigènes (NDLR : espèces arrivées sur l’île par voie naturelle, à l’inverse des espèces dites exotiques introduites par l’homme) qui avaient disparues comme le pigeon des mares (rose), le cardinal de Maurice, l’oiseau à lunette, la tortue géante d’Aldabra, le scinque de Telfair (un lézard à griffes), mais aussi créer des pépinières de plantes, pour un total de 60 à 70 espèces végétales vivant aujourd’hui en harmonie sur l’île.

Loin d’être en voie de disparition, le filaos prospère sur nos côtes. Vous dites cependant qu’il faut le supprimer. En quoi le filaos est-il néfaste ?

Malcom de Chazal disait du filao que c’est « l’arbre qui chante dans le vent ». C’est vrai mais cet arbre est nuisible, il empêche toute végétation de se développer à cause de ses racines. Le filaos a été planté massivement sur la côte vers 1860. Cet arbre vient du Pacifique et se multiplie vite. C’était l’apport idéal pour alimenter en bois les fours à chaux jusque dans les années 1960. De ce fait, il y a eu une sorte de monoculture du filao qui a aujourd’hui des conséquences très néfastes pour notre biosystème. Par exemple, le bois matelot (veloutier) encore visible à Roches Noires, Trou d’Eau Douce ou La Cambuse, est extrêmement important car son enracinement permet de conserver le sable sur la côte et de faciliter la pondaison des tortues. Mais ils disparaissent au profit notamment des filaos qui sont une assistance majeure à l’érosion. A l’inverse, il est par exemple nécessaire de préserver la mangrove dans nos lagons. Le palétuvier qui s’enracine dans la vase marine (NDLR : arbre qui constitue ces forêts de mangroves) a un rôle essentiel dans la survie de nombreuses espèces marines et donc dans l’équilibre du biosystème de nos lagons, notamment dans le parc marin de Blue Bay. La mangrove permet aussi de lutter contre l’érosion de nos côtes.

Parlons de notre capitale. Peut-on rêver d’un Port-Louis ouvert sur la nature ?

Port-Louis est situé dans un cadre extraordinaire entre mer et montagnes. La montagne à Port-Louis n’est associée qu’aux inondations. Ces montagnes - le Pouce, la montagne des Signaux, Pieter Both, la montagne Ory… - sont un trésor, mais ce qu’on voit aujourd’hui n’est pas du tout ce qu’elles étaient auparavant. Elles sont inutilisées et la végétation y est complètement inappropriée. Ces montagnes sont notamment remplies d’acacias, des arbustes de savane importés par l’homme, et dont les racines ne freinent pas l’écoulement d’eau. Il y a un manque de connaissance et de projets globaux. Certains veulent reboiser ça et là mais sans vision complète. Selon moi, un projet global harmonieux découle d’actions censées. Au lieu d’amener la nature à Port-Louis, il faudrait mener Port-Louis dans la nature.

Que proposez-vous comme aménagement ?

Intégrer Port-Louis à la montagne en créant un grand parc national, à l’image de Cape Town. Il faudrait gérer toutes ces chaînes de montagne, qui forment un cirque dont le cœur est Port-Louis, comme une unité. Aménager des parcours, des lieux de balade, des pépinières… le tout connecté à la ville. Réintroduire des oiseaux, des arbres, aujourd’hui disparus, aménager des corridors de nature qui relieraient la ville à la montagne : des boulevards de végétations entrecoupés de poches vertes, de parcs… des petits espaces qui permettraient à une vie communautaire de s’y greffer dans un environnement convivial, mais aussi de créer une atmosphère de village avec des commerces de proximité. Port-Louis deviendrait une ville qui participe à la conservation de notre patrimoine naturel. Surtout, notre capitale deviendrait comme Cape Town, un haut lieu de l’écotourisme. Cette direction semble une évidence avec sa situation géographique exceptionnelle. Pour cela, la volonté d’agir de l’Etat est nécessaire mais cela bougera si la pression vient des habitants. Il y a une graine à planter.

En parlant de graine, le festival Porlwi by Nature peut-il faire évoluer les mentalités ?

C’est à mon sens un forum idéal, l’occasion de s’adresser à des centaines de milliers de personnes, d’exposer les gens à des choses dont ils n’entendent pas parler. Je considère ce festival comme une occasion inespérée de faire bouger les choses, de prendre conscience. Si l’on voit plus loin, Porlwi by Nature ne doit pas être une fin en soi. Il faut espérer que cette formidable impulsion créée par le festival sera maintenue par la suite sur plus long terme.

Découvrez plus sur : Royal Society of Arts and Sciences

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